Les élections législatives du 20 décembre dernier ont donné lieu à une transformation du paysage politique. Après quatre mois de débats et de tractations, l’Espagne n’est toujours pas parvenue à trouver un accord de gouvernement. Le pays est désormais dos au mur. Si la situation n’évolue pas d’ici le 2 mai, de nouvelles élections – tout aussi incertaines – devront être organisées.

De la difficulté de trouver un accord de gouvernement

Une oeuvre de Gaudi à Barcelone…

En Espagne, plus qu’ailleurs, la politique semble être un numéro d’équilibriste. Il fallait s’en douter, après les résultats des élections législatives du 20 décembre 2015, difficile d’identifier une coalition possible. Le Partido Popular (parti de la droite conservatrice) de Mariano Rajoy, aujourd’hui Premier ministre par intérim, perd la majorité absolue, fixée à 176 députés, pour n’obtenir que 123 sièges. Le PSOE (parti socialiste), dirigé par Pedro Sánchez, arrive en deuxième position avec 90 sièges. Un camouflet pour le parti de gauche qui réalise là le plus mauvais score de son histoire. C’est Pablo Iglesias, leader de Podemos, qui tirera finalement son épingle du jeu, avec 69 députés élus, incluant les alliances territoriales. Depuis la formation de son groupe parlementaire, Podemos ne dispose plus que de 65 députés (son allié de la région de Valence, le parti Compromís, a décidé de faire cavalier seul). Enfin, le parti de centre-droit Ciudadanos et son président Albert Rivera, symbole, comme Podemos, de l’émergence de la société civile dans le débat public, compte 40 députés.

De la difficulté de trouver un accord de gouvernement

Comme le prévoit l’article 99 de la Constitution, le Roi convoque tour à tour après les élections les leaders des partis représentés al Congreso de los diputados (l’équivalent de l’Assemblée nationale) avant de choisir celui ou celle à qui il confiera la responsabilité de constituer un gouvernement qui doit être investi par un vote du parlement.

Naturellement, Felipe VI a d’abord confié cette lourde tâche à Mariano Rajoy, leader de la formation comptant le plus grand nombre de députés, le 22 janvier. Seul contre tous et dans l’incapacité de rassembler au-delà de son parti, le leader de la droite espagnole a renoncé. Deux semaines plus tard, c’est le secrétaire général du parti socialiste ouvrier espagnol que le Roi a proposé comme candidat à la présidence du gouvernement.

“Gracias señor, gracias Majestad, agradezco y acepto” (merci Monsieur, merci Majesté, je vous remercie et j’accepte). C’est par ces mots que Pedro Sánchez accepte de relever le défi. Les discussions avec Podemos se cristallisent alors autour du désaccord sur un possible référendum sur l’autodétermination en Catalogne (voir plus bas). Dans un même temps, Pablo Iglesias ne cache pas ses ambitions. Il souhaite créer une grande coalition réunissant les partis de gauche. Mais en échange de son soutien, il exige la Vice-présidence du gouvernement ainsi que plusieurs ministères, comprenant dans l’accord le parti de gauche radicale Izquierda Unida (Gauche unie).

L’absence de tout compromis renforce l’alliance possible entre le PSOE et Ciudadanos. Le 24 février, Pedro Sánchez et Albert Rivera signent un « accord pour un gouvernement réformiste et progressiste », reposant sur sept piliers (un nouveau modèle de croissance et une stabilité fiscale ; un plan pour l’emploi ; un pacte social et d’éducation pour assurer l’égalité des chances ; la réduction des inégalités ; une nouvelle place de l’Espagne dans l’Europe et la mondialisation ; une réforme de la démocratie et de lutte contre la corruption ainsi qu’une réforme de l’Etat et de décentralisation). Le 2 mars, après deux jours de débat au parlement, Pedro Sánchez ne recueille que 131 voix (celles du PSOE, de Ciudadanos et de Coalición Canaria) et n’est donc pas élu. Pour autant, les négociations se poursuivent entre ces les deux premiers partis et Podemos.

De la difficulté de trouver un accord de gouvernement

La Catalogne apparaît aujourd’hui largement divisée sur la question du référendum pour l’indépendance. Les résultats des dernières élections régionales, en septembre 2015, le démontrent : 52% des suffrages provenaient des partis a priori contre l’indépendance. Et les 48% de formations ouvertement indépendantistes. Ce contexte participe de la difficulté pour les partis de trouver un accord de coalition.

Pour l’anecdote, déjà en novembre 2014, les partis nationalistes catalans avaient organisé un vote – non reconnu par l’Etat – portant sur l’indépendance de la région.  La consultation reposait sur deux questions : “Voulez-vous que la Catalogne devienne un Etat ?” et “En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet Etat soit indépendant ?” Le oui-oui, c’est à dire la volonté d’un Etat indépendant, a réuni pas moins de 1 800 000 voix mais avec moins de 40% de participation (La population de la Catalogne dépasse les 6 millions d’habitants).

A l’occasion de chaque élection, locale, régionale ou nationale, le sujet revient sur la table. Et défenseurs comme opposants font rarement dans la nuance. Mardi dernier, la journaliste et écrivaine Empar Moliner a eu la lumineuse idée de brûler en direct sur la chaîne de télévision publique catalane TV3, un exemplaire de la Constitution espagnole, pour exprimer son désaccord sur une loi du Parlement catalan invalidée par le pouvoir central.

Dans ce contexte, chaque parti est dans l’obligation de se positionner et la question régionale devient un sujet de discorde nationale. Ainsi, le PSOE ou Ciudadanos partagent une volonté de préserver l’unité de l’Espagne en s’opposant à un référendum sur l’indépendance. Face à eux, Podemos, dont la branche catalane “En Comù Podem” est l’une des plus importantes du pays, soutient le référendum.

leroi

Face à cette impasse, le chef de l’Etat, le Roi d’Espagne, a annoncé le 12 avril que de nouveaux entretiens seraient organisés avec les dirigeants des principaux partis. Une dernière tentative pour encourager la formation d’une coalition gouvernementale et ainsi éviter la convocation d’élections législatives anticipées. Ces entretiens en tête-à-tête auront lieu les 25 et 26 avril. Si les partis ne parviennent pas à s’entendre d’ici le 2 mai, las Cortes Generales (équivalent du Parlement : Assemblée nationale + Sénat) seront dissoutes et les Espagnols retourneront aux urnes, le 26 juin. Mais les sondages indiquent que le parlement issu de ces nouvelles élections serait tout autant fragmenté. Quant à Mariano Rajoy, il a été mis sur la touche après avoir perdu sa majorité, conséquence de sa politique d’austérité et de nombreux scandales de corruption. Dernier exemple en date, le ministre de l’Industrie, José Manuel Soria, a été contraint, vendredi, de démissionner après la publication des « Panama papers ».

spaincre

Les élections législatives du 20 décembre ont marqué la fin du bipartisme en Espagne et accouché d’un parlement sans majorité. Cette situation met l’ensemble des partis – qu’ils soient traditionnels ou émergents – face à leur responsabilité. L’ascension de Podemos a été fulgurante. Après une arrivée surprise au parlement européen en 2014, ce parti, né dans une certaine mesure du mouvement des Indignés, a aussi frappé un grand coup en remportant les élections municipales de 2015 à Madrid, à Barcelone mais aussi à Saragosse, La Corogne ou Cadix. Il s’agissait de candidatures citoyennes avec le soutien affiché de Podemos. Partout sur le territoire, la gauche espagnole a su créer des coalitions pour atteindre un objectif commun : faire barrage au Partido Popular.

Pourtant aujourd’hui, faute de s’affranchir de la politique partisane, Podemos apparaît incapable d’entrer dans une coalition gouvernementale afin de traduire dans des actes ses promesses de changement.

En effet, avec les élections générales et son entrée au Parlement espagnol, Podemos apparaît désormais comme un acteur incontournable de la vie politique espagnole. En conséquence, il appartient à  Pablo Iglesias et ses troupes de choisir s’ils entendent être utiles à leur pays en prenant leur responsabilité : pour lutter contre le chômage (et éviter l’émigration de la nouvelle génération d’Espagnols, la plus formée de son histoire), pour lutter contre la corruption, comme ils l’ont promis. Le renouveau de la vie et des idées politiques qu’ils ont su apporté, ne pourra prospérer s’il est sacrifié sur l’autel des manoeuvres politiciennes. Leur responsabilité est d’autant plus grande que l’Espagne demeure, malgré la baisse du chômage et le retour d’une croissance timide, toujours très divisée et en difficulté dans la mondialisation.

La situation les oblige. Il est encore temps de donner un nouvel élan au pays.

 

1 COMMENT

  1. Très bon article
    Clair, précis et concis
    Le meilleur résumé de la situation politique en Espagne qu’il m’ait été donné de lire
    Bravo pour cette fine analyse

LEAVE A REPLY